Alter Homo

Le quatrième roman que j'ai achevé d'écrire en 2008. C'est un roman d'anticipation. Il m'a demandé beaucoup d'efforts et de rigueur pour en assurer la cohérence mais je ne le regrette vraiment pas. En toute immodestie, je dois reconnaître que je suis assez satisfait du résultat final. Plus encore que pour mes autres créations, j'espère que ce roman aura l'occasion d'être publié pour que le plus grand nombre puisse le lire.

Résumé

Quand les ossements de ce qui pourrait être un homme préhistorique, disparu de la surface de la Terre depuis plus de quarante mille ans, sont mis au jour en un lieu où cette espèce n’est pas censée avoir vécu, la communauté scientifique s’interroge. Le Professeur Charles Simon, éminent spécialiste de la question, et sa jeune assistante, Emma Morton, sont dépêchés sur place avec pour mission d’étudier ces vestiges et en déterminer la nature exacte.

 

Les deux chercheurs ignorent alors que ce qu’ils vont découvrir dépasse de loin, leurs plus folles espérances. Ce ne sont pas les restes d’un spécimen unique qu’ils vont mettre au jour, mais les traces d’une civilisation entière et jusque-là insoupçonnée. La nouvelle est d’importance. Elle pourrait bien remettre en cause tout ce que l’Humanité pensait savoir de ses origines et éclairer d’un jour nouveau son avenir.

Prologue

24 mai 1904, Massif des Alpes

 

Une découverte exceptionnelle. C’était ce qu’on lui avait promis. Daniel Simon l’espérait bien. Il ne comptait pas avoir laissé ses travaux en cours pour rien. Cela faisait trois semaines qu’il étudiait un sujet passionnant. Il n’avait, jusqu’à présent, jamais eu l’occasion de travailler sur des ossements de cette ancienneté, aussi bien conservés. Il avait pu les dater de vingt-cinq mille ans. Certes, il ne s’agissait que d’os de cheval. Il ne fallait pas rêver non plus. Grinberg ne lui aurait jamais fait cadeau d’aussi beaux vestiges s’ils avaient été humains.

 

Grinberg était le directeur de l’Institut d’Etudes Paléontologiques depuis six ans et le patron de Daniel. Il était aussi son principal ennemi. Cet homme usait de tout son pouvoir pour entraver sa carrière. Daniel ne lui avait pourtant jamais causé le moindre tort. Grinberg attendait la première erreur de son subalterne pour enfin le clouer au pilori et s’en débarrasser. Ce dernier ne lui en avait encore jamais laissé l’opportunité.

 

La rivalité entre les deux hommes remontait à plus de quinze ans déjà. Daniel avait choisi de suivre les traces de son père, Robert Simon, qui était alors le plus éminent spécialiste de paléo-anthropologie sur Terre. Quand il était entré à l’Université, Grinberg était le collaborateur principal de Robert Simon depuis dix ans et il avait vu d’un mauvais œil l’arrivée de ce fils, rival potentiel.

 

S’il avait su ! Il n’avait rien à craindre à ce sujet. Depuis qu’il était enfant, son père n’avait jamais eu le temps de s’occuper, et encore moins de s’intéresser, à lui. Après tout, quel intérêt pouvait avoir un fils, en comparaison avec les pères de l’Humanité ? En découvrant et en identifiant en 1867 les restes d’une femme âgée de plus cent cinquante mille ans, il était devenu célèbre dans le monde scientifique et même au-delà. Depuis ce jour, Robert Simon avait consacré la plus grande partie de son temps et de son énergie à l’étude des ancêtres de l’Homme. C’était à se demander comment, quatre ans plus tard,  il avait pu en trouver pour faire un fils à sa femme. Daniel avait grandi sans connaître son père toujours parti sur un chantier de fouilles, à l’Université, dans les bibliothèques ou à traverser le globe pour donner des conférences. Il était devenu LA référence pour l’étude des hommes préhistoriques et on se l’arrachait. Même les rares fois où il restait à la demeure familiale, il était absent, plongé dans ses livres et documents ou rédigeant les résultats et conclusions de ses travaux. Son corps était auprès de sa famille, mais son esprit, lui,  voyageait à des dizaines de milliers d’années de là.

 

Daniel avait très vite compris que pour capter un peu de l’attention de ce père qu’il admirait et aimait, il devait adopter le même langage que lui et, à son tour, il s’était lancé dans l’étude des ancêtres de l’Humanité. Très vite, il avait été captivé par le sujet. Heureusement, car si Robert s’était réjoui de voir son fils partager la même passion que lui, cela n’avait pas suffit à rapprocher les deux hommes. Daniel avait espéré que son père, fier et heureux de pouvoir échanger avec la chair de sa chair, ferait rapidement de lui son plus proche collaborateur. Il n’en avait rien été. Daniel avait bien vite dû se rendre à l’évidence : s’il était le fils biologique de Robert Simon, jamais il ne serait son fils spirituel. La place était déjà occupée. Grinberg l’avait prise.

 

Pourtant, Daniel n’avait pas renoncé aussi facilement. Puisque Robert ne pouvait s’intéresser au fils, il s’intéresserait au scientifique. Daniel avait travaillé dur et sans relâche pour égaler et même surpasser son maître et père, sacrifiant sa vie privée à cette quête sans espoir. Très vite, par la qualité de son travail, il avait acquis le respect et l’admiration de ses pairs. Pourtant, au commencement, ils l’avaient accueilli avec circonspection et méfiance. Après tout, il était le fils du grand Robert Simon. Sans doute allait-il bénéficier de privilèges dus à son seul héritage et non à sa compétence. Mais Daniel avait balayé leurs doutes à son sujet. Il était un scientifique sérieux, travailleur et parmi les plus doués.

 

Quand à soixante-dix ans, Robert avait décidé de passer la main et d’abandonner la direction de l’Institut, beaucoup s’étaient attendu à ce qu’il plaide en faveur de Daniel pour lui succéder. En plus d’être son fils, il avait l’avantage d’être jeune et très compétent. Il représentait l’avenir de la discipline. Ils avaient eu raison sur un point. Robert avait défendu la cause de son fils, mais pas de celui qui portait son nom.

 

Grinberg était donc devenu le patron de Daniel. Les premières années, il avait contenu son animosité à l’égard de son subalterne, mais depuis la mort de Robert, un an plus tôt, il ne prenait plus cette peine. Cependant, il ne le faisait pas ouvertement. Il préférait infliger à Daniel une succession de petites vexations professionnelles. Ainsi, depuis un an, tous les chantiers de fouilles et objets d’analyse les plus passionnants ou les plus prometteurs échappaient au jeune chercheur ou lui étaient retirés de façon arbitraire.

 

Cependant, empoisonner la vie d’un collaborateur représentait une somme de travail importante et pour y réussir pleinement, Grinberg aurait dû y consacrer toute son énergie. Il avait fini par commettre une erreur. Sans doute avait-il pensé brimer une fois encore Daniel en lui confiant l’étude des ossements de chevaux. Il s’était trompé. L’étude que Daniel avait commencée à mener s’annonçait riche d’enseignements, même s’il devait se montrer prudent et éviter que Grinberg ne s’en rende compte.

 

Pour cette raison, Daniel avait été contrarié d’être interrompu dans son travail par ce déplacement. En temps ordinaire, Grinberg ne le lui aurait jamais confié, mais là il n’avait pas eu le choix. Lui-même était occupé sur un autre site et il n’y avait aucun autre spécialiste disponible pour identifier les ossements découverts au fond d’une grotte du massif montagneux.

 

Le jeune chercheur espérait qu’ils en valaient vraiment la peine. On lui avait annoncé une découverte exceptionnelle. Mais l’était-elle vraiment ? Il n’avait aucune garantie à ce sujet. Le squelette qu’on lui demandait d’expertiser avait été découvert dans une grotte deux semaines plus tôt par deux gamins du village voisin qui s’y amusaient. Il fallait espérer qu’ils n’avaient pas eu la mauvaise idée de jouer avec leur trouvaille et de l’abîmer. Au moins avaient-ils eu la présence d’esprit d’en avertir leur instituteur et le médecin local. C’étaient eux, les savants municipaux, qui avaient qualifié cette découverte d’exceptionnelle et contacté l’Institut. Leur avis avait sans doute plus de valeur que celui de gamins ou de paysans lambda, mais ils ne pouvaient prétendre au titre de spécialistes ou d’amateurs éclairés. En somme, rien n’assurait à Daniel qu’il ne faisait pas le déplacement pour rien. Ce qui était exceptionnel pour les péquenauds du coin, pouvait très bien se révéler sans intérêt pour l’homme de science. Peut-être allait-il tomber sur la dépouille d’un malheureux, mort accidentellement dans la région cinquante ou cent ans plus tôt ? Avec un peu de chance, il s’agissait du corps d’un homme préhistorique d’une très grande valeur et là, Daniel pourrait couper l’herbe sous le pied de Grinberg. Il soupira. Ce serait trop beau.

 

Daniel Simon en était là dans ses pensées quand il descendit du train après dix heures de voyage. Il était parvenu à s’assoupir un peu mais pas suffisamment pour affirmer être reposé. Il posa sa lourde valise sur le quai et s’étira. Tous ses muscles étaient engourdis et il savait ne pas en avoir fini avec ce long et fatiguant périple. D’après les informations qu’on lui avait fournies, la grotte se trouvait à une bonne heure de route de la gare en diligence. Un solide jeune homme vint à sa rencontre.

 

_ Professeur Simon ? lui demanda-t-il.

 

Daniel se tourna vers l’homme. Il était jeune, souriant et dans ses yeux, brillaient toute la franchise et la simplicité des gens de montagne tels que se les figurait le paléontologue. Il confirma son identité.

 

_ Bonjour, je m’appelle Gabriel et on m’a chargé de venir vous chercher, déclara celui qui serait le guide de Daniel en s’emparant du lourd bagage.   

 

Le trajet dans la carriole parut interminable au scientifique. Non seulement, les routes qui longeaient les ravins étaient étroites et cahoteuses au point que Daniel se demanda quand ils finiraient par tomber dans le précipice, mais son compagnon, insensible à sa fatigue et à son appréhension, ne cessa de le harceler de questions et de considérations dont il n’avait que faire.

 

Quand enfin, ils arrivèrent au village, Daniel ne put totalement cacher son soulagement. Il prit à peine le temps de remercier Gabriel et s’engouffra dans l’auberge où une chambre lui avait été réservée. Ce n’était pas le grand luxe, mais peu importait, tout ce qu’il demandait était un matelas confortable sur lequel il pouvait s’allonger quelques heures.

 

Il n’en eut pas le loisir. A peine eut-il sombré dans une douce torpeur, qu’il en fut tiré par le tenancier venu frapper à sa porte. Daniel, se leva péniblement et alla lui ouvrir. Il découvrit sur le pallier, deux hommes  aux côtés de l’aubergiste. Ils se présentèrent. Ils étaient le médecin et l’instituteur du village, ceux-là même qui avaient alerté l’Institut. Gabriel les avait avertit de son arrivée et ils voulaient savoir s’il avait besoin de quoi que ce soit. La première pensée de Daniel fut de les envoyer promener et de retourner se coucher, mais il se retint. En les regardant, il décela au fond de leurs yeux la même fébrilité que celle que l’on peut lire dans ceux des enfants à la veille de leur anniversaire. Malgré la fatigue et l’irritation, il en fut ému. Cette découverte était probablement l’événement le plus excitant qui soit arrivé dans le secteur depuis bien longtemps. Il comprenait leur impatience et leur curiosité.

 

_ Merci, c’est gentil de vous inquiéter pour moi, dit-il en étouffant un bâillement, mais j’ai tout ce dont je peux avoir besoin. Si ce n’est pas trop abuser de ma part, peut-être pourriez-vous me conduire sur les lieux ?

 

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ce fut à peine s’ils lui laissèrent le temps de prendre ses outils de travail. Au bout de dix minutes de diligence, les trois hommes arrivèrent au pied d’un vague chemin de pierre, étroit et escarpé. Ils allaient devoir finir à pied. Après un quart d’heure de marche au cours de laquelle Daniel manqua se tordre les chevilles une bonne demi-douzaine de fois, ils atteignirent une sorte de plateau rocailleux, au fond duquel se trouvait l’entrée de la grotte aux merveilles supposées.

 

En entrant dans la caverne, Daniel fut plongé dans le noir complet. Dans la précipitation du départ, il avait oublié de demander qu’on prépare de quoi s’éclairer. Sans lumière, ce n’était pas la peine de songer à travailler. Tout ce qu’il réussirait à faire dans ces conditions, c’était abîmer les vestiges. Il se retourna vers ses deux compagnons pour leur faire part de son désappointement. Ceux-ci avaient une torche allumée chacun. Ils lui en tendirent une. Daniel soupira de soulagement. Grâce à leur présence d’esprit, toute cette escalade ne serait pas inutile.

 

A la lueur de sa torche, il s’enfonça dans l’obscurité, suivi de près par les deux hommes. Plus il avançait, plus la température ambiante baissait. D’après ce qu’on lui avait dit avant son arrivée, le squelette venait à peine d’être libéré d’un morceau de glace, ce qui expliquait sa découverte récente.

 

Après quelques minutes, l’instituteur se porta à la hauteur de Daniel et lui indiqua l’endroit où gisaient les ossements. Le scientifique le remercia et le pria de rester en retrait avec son ami, avant de s’approcher de l’objet de sa venue. 

 

Attentif à l’endroit où il posait les pieds, il se pencha sur ces restes humains. Ils étaient formidablement bien conservés. Au premier coup d’œil il était facile de constater que le squelette était presque complet. Daniel porta son attention sur le crâne. Son rythme cardiaque s’accéléra brutalement. Il y avait quelque chose d’anormal. Avec le plus de délicatesse possible, il se saisit du crâne, prenant bien soin de ne pas l’abîmer. Il l’examina de plus près. Il eut envie de hurler. Il en avait assez étudié dans sa jeune carrière pour comprendre la valeur du crâne qu’il tenait entre ses doigts.

 

S’efforçant de conserver son sang-froid, il reposa doucement le trésor à sa place. Il s’agissait de faire preuve de stratégie et prudence. Grinberg ne devait pas le doubler. Il était hors de question que quelqu’un d’autre s’approprie le fruit de cette invention.

 

Daniel se retourna vers ses deux compagnons. Ils n’avaient pas laissé échapper le moindre de ses gestes et attendaient anxieusement sa sentence.

 

_ A partir d’aujourd’hui, leur dit-il, plus personne ne doit pénétrer dans cette grotte sans ma permission. Je ne pourrai me prononcer avec certitude qu’après examen plus approfondi, mais il semble que nous avons là un sujet intéressant.

 

Ravis, les deux hommes opinèrent et promirent que les dispositions nécessaires seraient prises. Daniel lança un nouveau regard au crâne qui reposait dans la poussière. Il n’était pas seulement intéressant comme l’avait dit le paléontologue, il était bien plus que cela. C’était un véritable don du ciel. Daniel n’avait pas encore fait les analyses nécessaires pour prouver quoi que ce soit, mais il savait au fond de lui qu’il ne se trompait pas. Ce crâne n’était pas humain. Ou plutôt si, il l’était. Mais c’était celui d’un homme différent, d’une espèce humaine autre et jusqu’alors inconnue. On ne lui avait pas menti. On avait même été en dessous de la vérité. C’était une découverte bien plus qu’exceptionnelle.

 

Dernière mise à jour de cette page le 02/02/2009

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